Le Monde le dit, c'est sûrement vrai :
le lycée Henri IV a finalisé son projet d' accueil d'élèves de milieux modestes.
Je n'insisterai pas sur l'incongruité du verbe
finaliser.
Mettre au point aurait fait l'affaire...mais c'est moins branché.
En revanche, je suis très content de cette bonne nouvelle. Le progrès est parfois le retour en arrière. Peu importe, seuls les esprits chagrins s'en plaindront, alliés au SNES qui, arc-bouté selon ses habitudes sur des positions conservatrices, émettrait (à vérifier) une
appréciation mitigée sur les initiatives de cet Établissement.
En 1956, boursier du gouvernement (c'était ouvertement
élitiste, puisqu'il y avait un concours, qui permettait l'entrée en classe de seconde avec l'assurance d'être financièrement soutenu - gratuité des études en internat, allocation à la famille d'un pécule de subsistance - jusqu'à la fin des études supérieures si les résultats scolaires étaient au rendez-vous ), bachelier à seize ans, j'intégrais la prépa d'Henri IV, sous le régime de
l'internat, et y passai trois ans avant d'entrer dans une École d'ingénieurs de la DGA. Mon milieu familial était modeste, au sens le plus strict du terme : mon père, artisan menuisier, et ma mère, institutrice, élevaient sept enfants, dans un coin de la banlieue est de Paris.
L'article de
Le Monde me fait toutefois comprendre une différence essentielle entre ce que je vécus dans ma famille
modeste et ce que vivent beaucoup d'adolescents d'aujourd'hui : l'ouverture vers la culture générale ne nous était pas barrée par la télé débilitante des heures de grande écoute, les jeux vidéos et autres tchaches essèmessiques entre téléphones portables.
Mes parents, modestement, m'avaient :
- -incité à la lecture,
- -poussé à l'étude des langues dites anciennes (je lis toujours le grec classique et peux encore traduire des textes simples)
- -encouragé à l'écriture (ils m'offrirent pour mon bac une Remington portative),
- -montré certains aspects du monde des arts et de la vie spirituelle.
Pas besoin de session de rattrapage...On lisait
Pierre Teilhard de Chardin , déjà sulfureux, on chantait du
Joseph Gelineau, dont les traductions et mises en musique circulaient
sous le manteau, on écoutait
Nicole Louvier, déjà méconnue, et
Anton Dvorak, à peine reconnu...On créait des journaux de lycée, on montait des ciné-clubs, on organisait des camps scouts pour les
enfants du fond des rues, nos frères cadets, on discutait personnalisme et communisme, surréalisme et existentialisme, on pensait à l'Europe et on se rêvait citoyens du monde ...
Je suis plutôt content de voir un grand Lycée se recentrer sur sa vocation, qui est d'être un
lieu de rassemblement d'étudiants venus de milieux divers, de lieux différents, pour que leur développement -en instruction comme en éducation - soit paritairement soutenu par un corps professoral de qualité et par ce mélange social où le fils de l'artisan, celui de l'universitaire et celui du chevalier d'industrie s'apprenaient mutuellement les richesses et les spécificités de leurs origines et traditions familiales.
Si j'ai mis ce papier dans la rubrique des irritations, c'est uniquement pour protester contre le
barbarisme pérégriniste qui entache le titre de l'article.
Crédits : j'ai préféré une vue de la sphère armillaire de la
cour du méridien à la traditionnelle carte postale exposant la
tour Sainte Geneviève. Si la tour, à mon époque, contenait les dortoirs aujourd'hui désaffectés, la cour, elle, était un des lieux de rencontre entre les diverses prépas, des colos au khagneux, des agros aux taupins, sans oublier les chartistes, trésor du lycée, puisque seule classe ouverte aux étudiantes.
Merci pour avoir laissé trace d'un passage et d'une lecture...
Demain, je dirai comment je réagis au papier étonnant de pessimisme de Christian Jeanbrau, ancien professeur de prépa à H IV, qui a dans Le Monde daté du vendredi 19 mai exposé un point de vue qui, opposant de manière artificielle le développement de la personne et le progrès de la société, justifie les immobilismes et encourage le désespoir.